Souffrance et médecine

Publié le par Robert Daoust

Vient de paraître un livre important pour le soulagement des gens gravement malades, de ces êtres violentés, perdus, submergés et craintifs que la plupart d’entre nous serons avant de mourir. Souffrance et médecine est l’oeuvre de Serge Daneault, un médecin qui poursuit des recherches sur la souffrance. Une psychologue, Véronique Lussier, et une spécialiste en travail social, Suzanne Mongeau, y ont collaboré. La préface est de Eric Cassell, dont la définition de la souffrance a pris une place prépondérante, hélas, en philosophie médicale. Je dis hélas, parce qu’elle perpétue à mon sens l’erreur du dualisme concernant le physique et le moral (voir ci-dessous le ‘désagréable’).

Serge Daneault écrit, à propos de ses débuts en médecine : « Même si je ressentais que la souffrance était presque toujours présente derrière le récit de mes patients, force m’était d’admettre que je ne disposais d’aucun test pour la diagnostiquer, d’aucun médicament pour la soulager et, surtout, d’aucun moyen pour en diminuer l’impact sur mon équilibre et sur celui des autres soignants avec qui je faisais équipe. » C’est ce genre de constatation qui l’a amené, depuis 1998, à diriger une enquête auprès des patients et des soignants.

Le livre informe remarquablement bien sur ce qu’est souffrir d’une maladie mortelle, ainsi que sur la façon déplorable dont cette souffrance est traitée par des soignants eux-mêmes souffrants dans un système de santé lui-même malade. L’auteur préconise que le système soit recentré sur les patients et le soulagement de la souffrance.

Dans le domaine médical, comme dans bien d’autres où il s’agit de combattre les maux de notre monde, nous avons des armées de travailleurs efficaces qui font beaucoup de bien. Leurs efforts néanmoins sont lamentablement tronqués, à mon opinion, parce que les idées actuelles de pensée et d’action manquent d’une notion essentielle: la primauté* de la sensibilité. Il est impossible de recentrer* le système de soins sur les patients et le soulagement de la souffrance sans recentrer* notre culture sur la sensibilité, sur le ressentir, sur la conscience, sur cette identité collective première* que nous partageons avec tous les organismes ayant un système nerveux central, sur cet objet d’allégeance suprême* pourtant simple que nous ne savons même pas encore nommer d’un terme facile à comprendre. Tout en donnant priorité* à l’individu, la notion de sensibilité permet de définir la douleur physique et la souffrance morale sans dualisme, dans le cadre d’une seule et même problématique foncière, celle du désagréable (ici aussi le terme approprié nous échappe encore). C’est à partir de là qu’il devient possible d’accorder aux individus et à leur souffrance la place qui leur est due dans notre système social, politique et économique, puis de là dans notre système de santé. Ce n’est pas que de telles transformations soient séquentielles, au contraire elles se déroulent partout à la fois, mais les changements décisifs dans les idées et les pratiques passent nécessairement à travers des points primordiaux comme ceux-là. Eric Cassell évoque en préface les détours à prendre : « Il n’y a peut-être que les forces sociales à l’extérieur de la médecine elle-même qui puissent la faire changer… »

Il faut certes aborder la question de la souffrance en médecine, mais ce n’est pas elle qui peut organiser ‘universellement’ le traitement théorique et pratique du phénomène. Pour cela, il faut un domaine propre à la souffrance, que je suggère d’appeler algonomie. Ce nouveau domaine de travail recèle, je pense, l’une des clés indispensables non seulement pour ouvrir notre civilisation à plus de sensibilité, mais aussi pour ouvrir dans tous les champs d’activité de nouvelles perspectives encore terriblement absentes sur la souffrance.

Une section du livre, pages 5 à 14, explore la place de la souffrance dans le savoir médical. Il faudrait discuter de cela en long et en large, à la lumière du savoir médical et du savoir propre à la souffrance, l’embryonique algoscience. Où donc pourrait avoir lieu cette discussion? S’il se trouve des intéressés, à eux d’en décider.

[* primauté, recentrer, première, suprême, priorité: ces mots ont été employés par moi d'une manière fautive, car en les employant, il faut toujours, ai-je appris mais souvent oublié, faire comprendre qu'il n'y a pas de primauté ou de centre absolu, que c'est parfois une chose qui est première et parfois une autre...(note ajoutée le 14 janvier 2007)] 

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