Samedi 15 novembre 2008 6 15 11 2008 22:03
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Par Robert Daoust
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Mardi 7 octobre 2008 2 07 10 2008 03:29

J'ai présenté en janvier 2008 dans ce blog un texte intitulé Le (sous) développement fait partie de la (défectueuse) gestion collective de la souffrance, et vice-versa. J’y souhaitais que l'algonomie s'inscrive dans le cadre des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) comme l'une des pièces indispensables à leur réussite et à l'amorce d'un nouveau progrès décisif dans l'état du monde. J’y souhaitais également que les OMD s'inscrive réciproquement dans l'algonomie comme l'une des pièces centrales d'une stratégie d'ensemble pour la gestion de la souffrance dans le monde. J’y disais en outre qu’en tant que Montréalais et promoteur de l'algonomie, j'espérais me joindre aux activités liées aux OMD qui ont lieu dans ma ville.

 

Hélas! Je n’ai trouvé dans ma ville, à propos des OMD, que des activités trop éparses pour m’y joindre de façon utile. Au mieux, tout ce que je pourrai faire c’est de me joindre à la mi-octobre aux manifestations Debout contre la pauvreté, afin de ‘faire nombre’. J’espère que nous atteindrons cette année le chiffre de 63 millions de manifestants, ce qui représenterait 1% de la population mondiale. Mais je crains qu’on régresse au contraire par rapport aux 43 millions de l’an passée. [2008-10-23 -- On trouve les résultats pour cette année-ci dans un article de ISP News, Development: Now Sit Up and Listen. Le compte est formidable! 117 millions de personnes se sont levées (Asie: 73 millions - Afrique: 25 - pays Arabes: 18 - Europe: 1 - Amérique latine: 0,2 -Océanie: 0,2 - Amérique du Nord: 0,1] Quant aux activités organisées par Daniel Germain et ayant trait au ‘millénaire’, je n’ai aucunement réussi à savoir, malgré mes démarches, quels en sont les résultats passés ou les suites à venir : on dirait que plus rien ne se passe de ce côté. Par ailleurs, j’ai assisté à des conférences sur le développement international à l’Université du Québec, mais personne là-bas, d’après les réponses que j’ai eues à mes questions, ne semblait attacher une grande importance aux OMD.

 

J’ai effectué au long des mois une recherche assez exhaustive dans internet afin de trouver à qui présenter l’idée de l’algonomie en relation avec les OMD. Les gens qui travaillent à améliorer la conception d’ensemble des OMD en rassemblant les contributions à ce sujet existent sûrement, mais je n’ai pas pu encore les identifier. En d’autres termes, je n’ai pas pu trouver un endroit où le débat sur les OMD soit assez ‘soutenu’ pour que je puisse m’y engager à long terme et y présenter convenablement ma position algonomique. Dans ces conditions, la seule possibilité qui s’offre à moi, semble-t-il, est de proposer mes idées à divers endroits, bureaux onusiens, conférences internationales, revues ou groupes de recherche politiques, en espérant qu’elles seront prises en considération. Mais alors le problème est que mes documents de présentation devraient, avant même d’aborder substantiellement la question des OMD, faire comprendre ce qu’est l’algonomie et quelle est sa pertinence. Or, faire comprendre cela dans le cadre d’un ‘exposé préalable’ est à toutes fins pratiques impossible, d’après mon expérience, parce que la plupart des gens considèrent que le concept de la souffrance dans la pensée contemporaine est l’un des mieux connus et des plus élaborés, alors que d'un point de vue algonomique c'est tout le contraire. 

 

Je suis donc renvoyé au problème de la reconnaissance préalable de l’algonomie…

 

Pendant ce temps, les OMD poursuivent leur chemin vers un échec significatif, selon la majorité des observateurs. Pour le peu que j’en connaisse, il m’a semblé que dans l’ensemble les pays pauvres veulent très forts que ça marche, mais que les pays riches sont de mauvaise foi, ou à tout le moins ambivalents entre leur avidité et leur générosité. Par ailleurs, les appuis de sympathie aux OMD sont assez nombreux, mais ils demeurent de simples appuis, même quand ils sont accompagnés de contributions en argent ou en travail bénévole. Je trouve que les experts en développement international devraient faire deux choses. Premièrement, ils devraient établir un centre dédié au développement continuel de la conception des OMD. Sans un tel centre, ouvert à toutes les contributions, les OMD sont conceptuellement une chose mort-née. Deuxièmement, ils devraient établir une claire distinction entre l’aide (i.e. l'entraide) au développement et les activités moins pressantes de coopération ou de compétition internationale, puis simplifier la question du développement et de l’aide (l'entraide) en organisant toute cette matière derrière le fer de lance des OMD. Je trouve que même les experts se perdent dans la complexité aberrantes des organismes qui s’occupent du développement, et que sans une réorganisation radicale derrière un énoncé simple et précis comme celui des OMD, le domaine de l’aide (l'entraide) au développement va demeurer un lieu trop largement ouvert à l’avidité des riches et des pauvres agissant sous le couvert d’idéaux politiques, plutôt que de devenir ce qu’il devrait être tout d’abord, un lieu de solidarité sans équivoque entre les riches et les pauvres face aux pires souffrances qui nous menacent tous.

 

Pour ma part, je vais rester à l’affût d’une ouverture du côté des OMD, mais je vais me concentrer désormais, comme je l’ai indiqué en janvier dernier, sur la manière de faire admettre dans nos sociétés la validité d'un travail permanent sur le phénomène de la souffrance même. Je signalais notamment que le phénomène de la souffrance au sens large n’est reconnu nulle part comme objet de science, pas même chez les spécialistes de la douleur. C’est pourquoi, il faut probablement commencer par élaborer un discours algonomique qui puisse rejoindre d’une façon quelconque le cours de la culture humaine existante. Dans ce but, j’ai ouvert un site internet, http://algonomy.wik.is/, où je vais, seul ou avec d’autres, passer en revue les travaux qui figurent dans la liste Precursor Works for a General Algonomy.

Par Robert Daoust
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Lundi 28 janvier 2008 1 28 01 2008 21:10

La Conférence promesse du millénaire de Montréal 2006 et le Sommet du millénaire de Montréal 2007 ont voulu, entre autre, sensibiliser les gens aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Ceux-ci constituent l'essentiel de la politique adoptée pour la période 2000-2015 par la communauté internationale en vue d'atténuer la pauvreté et la faim, l'ignorance, l'inégalité, la mortalité infantile et maternelle, la maladie, la pollution et le sous-financement de l'aide au développement.

 

Moi, en tant que promoteur de l'algonomie, c'est-à-dire d'un nouveau domaine d'activité s'occupant de la souffrance comme telle, j'ai toujours trouvé utiles et nécessaires les Objectifs du millénaire pour le développement, mais je n'ai jamais vu dans cette politique quelque chose qui me fasse espérer un progrès plus décisif que par le passé en ce qui concerne la souffrance dans le monde.

 

Cependant, en ce début de 2008, j'ai eu l'idée de faire connaître, à tout hasard, l'existence et les avantages de l'approche algonomique à Daniel Germain, l'instigateur des rencontres annuelles montréalaises liées aux OMD. J'ai donc regardé de plus près ce que sont les Objectifs du millénaire pour le développement.

 

En constatant l'envergure de cette politique et l'ampleur du soutient qu'elle recueille, j'ai réalisé qu'elle représente la meilleure occasion rencontrée jusqu'à présent par l'algonomie pour se développer et être utile. Je crois que l'algonomie peut s'inscrire dès à présent dans le cadre des OMD comme l'une des pièces indispensables à leur réussite et à l'amorce d'un nouveau progrès décisif dans l'état du monde, et qu'inversement les OMD peuvent s'inscrire dès à présent dans l'algonomie comme l'une des pièces centrales d'une stratégie d'ensemble pour la gestion de la souffrance dans le monde.

 

Il reste à vérifier cela dans la pratique. Deux scénarios possibles se présentent.

 

D'un côté, la difficulté prévisible est que l'idée même d'algonomie, à cause de la primauté qu'elle accorde à la souffrance comme objet d'intérêt, risque d'être incomprise et rejetée d'emblée, malgré les efforts qu'on mettra jusqu'en 2015 pour la présenter. Cela signifierait, en ce qui concerne à tout le moins un progrès décisif et durable dans la gestion de la souffrance, que les OMD échoueront comme les entreprises antérieures semblables, en dépit même de leur utilité ou de leur réussite relative, et que les leçons de cet échec seront à tirer par la suite. En prévision de cette éventualité, il faut continuer le travail entrepris en promotion de l'algonomie pour faire admettre dans nos sociétés la validité d'un travail permanent sur le phénomène de la souffrance même. En particulier, il faut continuer d'insister auprès de la communauté scientifique, principalement en science de la douleur [2008-01-30: au sens étroit de 'douleur physique', dois-je préciser], pour que soit enfin reconnu ce phénomène pourtant si commun et si considérable que désigne le concept de souffrance, de douleur ou de désagrément au sens large.

 

D'un autre côté, il se pourrait aussi, contre toute attente, que la proposition de l'algonomie soit bien reçue par les gens intéressés aux OMD et qu'on s'engage dans un scénario de réussite. Alors, dès cette année et tout au long des années à venir, certains individus et groupes vont adhérer aux OMD parce qu'ils y verront un plan qui les concerne personnellement, c'est-à-dire qui vise à moyen et à long terme la sécurité face aux pires souffrances non seulement pour les étrangers au loin mais aussi pour eux-mêmes, pour leurs proches et pour leurs concitoyens. Car ce sont tous les êtres que concernent et que menacent gravement les lacunes dans la prévention ou le traitement des maladies physiques et mentales, le manque d'accompagnement à la mort, l'insécurité économique, l'ignorance, l'inégalité, la pollution, le terrorisme, le crime, le manque de solidarité, etc. C'est cette dimension universelle que l'algonomie va permettre aux gens de comprendre en faisant percevoir le sens et la valeur qu'ont dès à présent les OMD dans la perspective de gérer collectivement la souffrance. Alors, disons qu'en 2009 ou 2010 une étude éclair au coût de quelques millions de dollars serait effectuée pour intégrer à la stratégie des OMD les derniers ingrédients qui lui manquent encore. Parmi de tels ingrédients figureraient certainement la perspective algonomique, peut-être aussi certains éléments jusqu'ici séparés qui figurent dans la Déclaration du millénaire et ses suites, ainsi que d'autres pièces négligées mais pourtant indispensables que pourrait fournir par exemple l'ouvrage monumental intitulé Encyclopedia of World Problems and Human Potential. Il est à noter aussi qu'une critique importante faite aux OMD a trait aux méthodes d'évaluation des progrès effectués, comme en fait état la revue Nature dans son éditorial Millennium Development Holes: peut-être qu'adopter une unité de mesure comme le cas de souffrance extrême contribuerait-il à résoudre les difficultés de cet ordre. Enfin, à partir de 2010 ou 2011, tout serait en place pour atteindre de façon satisfaisante en 2015 les Objectifs du millénaire pour le développement.

 

En tant que Montréalais et promoteur de l'algonomie, j'espère me joindre aux activités liés aux OMD qui ont lieu dans ma ville, en particulier celles initiées par Daniel Germain, qui a souhaité faire de Montréal le 'Davos' de l'humanitaire ou du développement et qui disait en septembre dernier dans un communiqué de presse: "Il faut se concerter pour éviter de se disperser. Et puisque tout grand changement commence d'abord chez soi, c'est à nous de mettre en place les éléments qui favoriseront la concertation de tous les acteurs du développement international d'ici et d'ailleurs."

 

Voici, en terminant et en guise de renseignement, quelques grandes lignes de l'histoire des Objectifs du millénaire pour le développement.

 

En 2000, les chefs d'État réunis solennellement à l'ONU adoptent la Déclaration du millénaire, qui est un long condensé des meilleures intentions du monde mais qui contient aussi des engagements bien concrets, notamment ceci:

 

"Nous décidons également:

• De réduire de moitié, d’ici à 2015, la proportion de la population mondiale dont le revenu est inférieur à un dollar par jour et celle des personnes qui souffrent de la faim et de réduire de moitié, d’ici à la même date, la proportion des personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable ou qui n’ont pas les moyens de s’en procurer.

• Que, d’ici à la même date, les enfants partout dans le monde, garçons et filles, seront en mesure d’achever un cycle complet d’études primaires et que les filles et les garçons auront à égalité accès à tous les niveaux d’éducation.

• Que, à ce moment, nous aurons réduit de trois quarts la mortalité maternelle et de deux tiers la mortalité des enfants de moins de 5 ans par rapport aux taux actuels.

• Que, d’ici là, nous aurons arrêté la propagation du VIH/sida, et commencé à inverser la tendance actuelle, et que nous aurons maîtrisé le fléau du paludisme et des autres grandes maladies qui affligent l’humanité."

 

En 2001, l'ONU en collaboration avec quelques partenaires élabore et adopte un Plan de campagne pour la mise en œuvre de la Déclaration du millénaire, où apparaissent pour la première fois, je crois, les "Objectifs du millénaire pour le développement". On peut voir ici, en anglais, un bref tableau des 8 objectifs avec leurs 18 cibles et leurs 48 indicateurs.

 

En 2002, l'ONU élabore et adopte un rapport intitulé L’ONU et les OMD : Stratégie de base. Au niveau mondial, la stratégie consiste en trois parties: le rapport sur les OMD du Secrétaire général à l'Assemblée générale (annuel), le Projet Objectifs du Millénaire (une vaste étude se terminant en 2005), et la Campagne globale du millénaire. Au niveau des pays, la stratégie comporte semblablement trois parties: les rapports nationaux sur les OMD, les études nationales, et le lancement de campagnes ou de mouvements nationaux.

 

En 2005, le Projet Objectifs du Millénaire remet son rapport Investir dans le développement: plan pratique pour réaliser les Objectifs du millénaire pour le développement, un volumineux ouvrage préparé par quelque 265 scientifiques et spécialistes du développement parmi les plus éminents au monde. Puis a lieu le Sommet mondial 2005, dont le document final réaffirme: "Tous les gouvernements, des pays donateurs comme des pays en développement, se sont engagés avec force et sans ambiguïté à atteindre d’ici à 2015 les objectifs de développement énoncés dans la Déclaration du Millénaire." La société civile aussi s'engage dans l'atteinte des OMD, notamment autour de l'Alliance mondiale contre la pauvreté.

 

En 2006 et 2007, divers événements ont lieu, tels les manifestations Debout contre la pauvreté, qui en 24 heures ont rassemblé 23 millions de personnes en 2006 et 43 millions en 2007. Ont lieu aussi la Conférence promesse du millénaire de Montréal 2006 et le Sommet du millénaire de Montréal 2007, dont il faudra voir quels sont les résultats passés et les suites à venir.

Par Robert Daoust
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Vendredi 11 janvier 2008 5 11 01 2008 04:13
Luc Boltanski a publié en 1993 un livre, La Souffrance à distance : morale humanitaire, médias et politique, qui a été réédité en 2007, et qui a connu aussi une édition en anglais. Ce livre s'inscrit d'après moi parmi les meilleurs ouvrages précurseurs de ce que j'appelle l'algonomie. À cet égard, l'ouvrage de Boltanski s'apparente à ceux de Cynthia Halpern, Suffering, Politics, Power : A Genealogy in Modern Political Theory, et de Joseph Amato, Victims and Values : A History and a Theory of Suffering [auxquels j'ajoute en date du 29 janvier 2008 celui de Stanley Cohen, States of Denial: Knowing about Atrocities and Suffering]. Il faudra, un jour prochain j'espère, revoir à fond ces  excellentes œuvres dans la perspective d'élaborer les bases de l'algonomie.

 

La souffrance à distance est une expression qui évoque beaucoup de choses pour Boltanski: médiatisation, politisation, généralisation du singulier, objectivation, interdiction d'aborder la souffrance trop bêtement 'telle quelle' ou sans perspective… Chose certaine, quant il s'agit de traiter de la souffrance, aussitôt qu'on dépasse la sphère des rapports interpersonnels immédiats où peut s'exercer par exemple la compassion, on se retrouve dans la sphère collective de la politique et on est confronté à une distance avec laquelle il faut composer. Les politiques qui composent avec la distance de la souffrance peuvent se classer généralement sous deux modes: soit celui du communautarisme étroit, typique des milieux traditionnels où les liens sociaux préexistants déterminent les comportement de chacun envers les souffrants dont on entend parler, soit celui de l'universalisme abstrait, typique de la civilisation moderne où prédominent des notions comme la pitié, la dénonciation des responsables de la souffrance, le sentimentalisme concernant les souffrants ou l'allégement des souffrances, et l'esthétisation du mal.

 

Boltanski parle surtout de l'humanitaire, de la pitié et de la souffrance dans leurs rapports avec la politique depuis plus de deux siècles. Dans sa conclusion, l'auteur soulève la question de séparer l'humanitaire du politique ou au contraire de l'y inscrire. Il rattache pertinemment cette question au fait que la sélection des malheureux auxquels on s'intéresse (ce qui revient à choisir qui doit ou non souffrir) est inévitable et a nécessairement un caractère politique. Il prône donc qu'une certaine dimension politique de l'humanitaire soit reconnue, et il situe cette dimension dans une politique du présent, qui s'orienterait tout entière vers les souffrances et les victimes présentes, par opposition à ces politiques qui tiennent comptent des victimes passées ou futures. La position de l'auteur est fort sensée quant à l'humanitaire, mais elle demeure tout de même tragiquement insuffisante. Car en partant «du cadre, indépassable depuis deux siècles, d'une politique de la pitié», il reste incapable d'échapper "aux critiques auxquelles a donné lieu l'utilisation de l'argument de la pitié en politique" (p. 282, tous les numéros de page ici réfèrent à l'édition de 1993): de sorte que sa conception de l'humanitaire, quant à moi, souffre de la conception étriquée que lui impose le cadre étroit de la politique de la pitié.

 

Comme le recommande souvent, semble-t-il, Myriam Revault d'Allonnes qui vient tout juste de faire paraître L'homme compassionnel, ces questions nécessitent d'être pensées à nouveaux frais. Je soumets que l'algonomie est le cadre approprié pour repenser la politique de la souffrance.

 

Boltanski se préoccupe de "la coordination des engagements émotionnels" (p. 76) et voit cette même préoccupation chez Adam Smith. Dans la Théorie des sentiments moraux, Smith cherche une solution en proposant, dit Boltanski, un "point de vue d'une objectivité sans perspective", celui d'un "spectateur impartial intériorisé", grâce auquel "peut s'opérer une coordination des modes de concernement et d'engagement émotionnel" (p. 78). La solution de Smith s'avérera insuffisante, pas vraiment cohérente (p. 71), assez fragile (p.72). Elle ne suffit pas à résoudre la tension entre diverses demandes contradictoires telles que l'émotion requise pour l'engagement, l'impartialité requise pour le détachement, et ce que Boltanski appelle 'l'interdit du tel quel' (parler de la souffrance trop objectivement en quelque sorte). Cette dernière condition se trouve en fait à déterminer la pensée de Boltanski puisqu'il considère cet interdit comme "l'hypothèse de ce travail" (p. 43), et qu'il place "au centre de notre recherche" (p. 44) la difficulté associée à ce même interdit. Pourtant il réussi presque à échapper à cette détermination quand, page 71, il évoque la médecine comme exemple où cet interdit ne joue pas, mais cela "place ces cas aux limites de notre sujet'. Or je pense quant à moi que, puisque toute la démarche de Smith pointe vers la science, comme Boltanski l'explique lui-même page 44, je pense qu'il faut poursuivre cette démarche en ce qui concerne la souffrance vers son aboutissement, et cet aboutissement ne peut advenir que par l'algonomie.

 

Considérons par exemple cet extrait de la page 54: "(…) l'engagement n'est authentique, que dans la mesure où il marque le moment où des individus indéterminés prennent position. Mais pour que ce moment se réalise, il faut que tous les individus en réseau, entre lesquels tous les passages sont en principe possibles, en l'état initial, puissent disposer de la même information, connaître les mêmes causes. C'est même le caractère commun de l'information qui est constitutif du réseau. Sans ce préalable, ceux qui le composent seraient séparés et s'ignoreraient les uns les autres ou recomposeraient des espaces communautaires stables et réciproquement opaques." Le contexte ici est celui de la politique de la pitié, qui doit tenir compte, en ce qui concerne les victimes, non seulement "de la rareté des moyens techniques qui peuvent être mis en œuvre pour leur venir en aide mais aussi, ou peut-être surtout, de la rareté de l'espace des médias qui ne peut être occupé en même temps par la représentation de toutes les souffrances et finalement, comme le suggère explicitement Joseph Amato, de la rareté relative des ressources émotionnelles qui peuvent être mobilisées pour lui faire face." (p. 245) "Mais, comme le remarque encore Joseph Amato, la multiplication des victimes, leur éloignement dans le temps et dans l'espace, la difficulté de les dénombrer et surtout de les rapprocher sous un même rapport (par exemple en tant que victimes de l'impérialisme) et de les hiérarchiser tend à épuiser les réserves d'indignation en faisant place à « l'indifférence et à l'apathie »." (p. 244) Ne voit-on pas le goulot d'étranglement qui empêche l'engagement dans une politique de la pitié de fonctionner? Une politique algonomique échapperait à cela parce que l'algonomie est une approche qui permet une systématisation rationnelle et technique de l'information et de l'action sur toutes les souffrances, ainsi qu'une économie des ressources émotionnelles et une stratégie globale dans la mise en oeuvre des moyens techniques d'intervention.

 

L'algonomie ne fonctionne ni par le jugement de la dénonciation, ni par les émotions du sentimentalisme, ni par le sublime de l'esthétisme, mais par la raison de l'abstraction, qui a donné de si bons résultats quand on a enfin pensé à l'appliquer d'une façon rigoureuse à d'autres problèmes.

Par Robert Daoust
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Vendredi 7 septembre 2007 5 07 09 2007 18:54

Le philosophe Bertrand Vergely a publié en 1997 chez Gallimard un bijoux de livre intitulé La souffrance – Recherche du sens perdu. L'auteur aborde le sujet sous tant d'aspects, avec tant de simple profondeur, et en illustrant avec tant de clarté, peut-être grâce à son côté chrétien qui persiste anachroniquement, avec tant de clarté, disais-je, le problème de pensée et de culture qui existe dans le monde contemporain à l'égard de la souffrance, qu'on peut certainement ajouter son livre au rayon des quelques ouvrages précurseurs utiles au chantier de l'algonomie: voir Precursor works for a general algonomy. 

Par Robert Daoust - Publié dans : Catégorie générale
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  • : Robert Daoust
  • sur-la-souffrance
  • : Homme
  • : 01/01/2008
  • : Montréal
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